De la conversation à la source, Jean 4, 5-42

(Laurent Vilain, 15 mars 2020)

 

Depuis les annonces de nos quatre conseillers fédéraux ce vendredi, il faudrait être ermite pour ignorer de quoi se nourrissent les conversations. C’est l’occasion pour nous de méditer sur l’enjeu de nos conversations. Quoi de plus simple qu’une petite conversation pour faire connaissance?

Selon la Bible Dieu passe son temps à entrer en conversation avec les humains. Que ce soit avec Abraham, avec les habitants de Babel, avec les prophètes … Pour Jésus aussi, il semble que la conversation soit pour lui la meilleure des façons de nous permettre d’accoucher de ce nouveau nous-même que Dieu espère.

Le ton dans ce récit, est bien celui de la conversation, avec des phrases courtes, où chacun parle à son tour et rebondit sur ce que dit l’autre. Avec cette femme Jésus parle de ce qui les entoure. Il y a un puits, alors ils parlent de puits et de sources. Il a soif et elle vient chercher de l’eau, alors ils parlent de soif et d’eau. Mais Jésus oriente la conversation en utilisant ce quotidien très terre-à-terre pour en faire comme une image des réalités spirituelles. Non pas pour en sortir une théologie aussi profonde que le puits de Jacob mais pour creuser en nous une soif nouvelle.

Alors qu’est ce que la Bible, et particulièrement Jésus, cherchent à communiquer ainsi, dans un échange personnel avec cette femme et par elle avec chacun de nous ? Nous l’avons dit, le mode de relation choisi par Jésus est celui de la conversation. Il est assis sur le puits, il est fatigué, il a faim et soif. La femme survient et, assis sur la margelle d’un puits, il choisit de lui faire la conversation. Pourtant, Jésus n’est pas « chez lui ». Loin de là. En général, il ne passe par la Samarie; il a plutôt tendance à l’éviter même si c’est le chemin le plus direct pour aller de la Judée à la Galilée. Voici donc qu’il choisit d’aller vers cette femme d’une autre contrée, d’une autre culture, d’une autre religion pour les juifs de l’époque. Il la rencontre sur ses terres, devant un puits ancestral dont seuls les Samaritains ont dû hériter et peuvent donc y puiser leur eau quotidienne. Et en plus il est un homme seul avec une femme qui semble ne pas être une femme ordinaire.

Alors, ils parlent de ce puits profond où semble-t-il, on trouve toujours de l’eau. Au sens figuré, le puits de Jacob, c’est l’ancienne alliance, où la révélation de Dieu et sa bénédiction sont transmises au peuple par quelques rares champions, un Moïse, un Abraham, un prophète. La foi de cette femme consiste à puiser dans ce réservoir ancien de bénédictions. La foi de cette femme consiste à puiser encore et encore dans la Torah, grâce à la science des théologiens. Eux, capables d’aller chercher le don de Dieu de plus en plus profondément dans cette ancienne réserve de sagesse et de bénédiction.

Mais il est parfois difficile de puiser de l’eau d’un puits si l’on n’a pas de seau, si l’on est pas en forme pour y aller, si on ne fait pas partie des heureux élus qui en ont hérité … Chaque jour il faut y retourner, certains hommes en sont dépendants, d’autres n’y ont pas accès et ils n’étanchent pas la soif. Autant d’images que Jésus utilise pour nous amener, comme la Samaritaine, à voir autre chose. Alors, ce que Jésus va faire, au fil de cette gentille conversation avec la Samaritaine, c’est qu’il va l’amener peu à peu à voir au-delà de ce qu’elle est, à voir au-delà de ce qu’elle vit et découvrir elle-même sa propre richesse. Celle d’avoir, au plus profond d’elle, une source prête à jaillir.

Et c’est en ce sens que Jésus nous fait tous passer de la tradition, du rite, de l’héritage à … un inconnu que nous ne soupçonnons pas toujours. Par un coeur à coeur personnel, il a le don de nous faire toucher l’essentiel…. il nous amène à faire notre propre expérience de Dieu.

Le symbole de l’eau, c’est ce que nous sentons jaillir en nous lorsque nous nous sentons comme « touché au plus profond de nous »…. C’est le « pouvoir de devenir enfant de Dieu » nous dit Jean dans le prologue de son évangile. Cela rejoint ce que Jésus dit à la femme samaritaine, le salut qu’il apporte c’est « qu’en elle jaillisse une source ».

Et la femme saisit au quart de tour ce que Jésus lui dit. Elle comprend très bien que Jésus ne parle plus d’eau mouillée mais bien de l’eau au sens figuré. La preuve, c’est que quand Jésus lui dit qu’avec le don de Dieu qu’il lui transmet, elle n’aura plus soif, elle répond immédiatement : « Ah c’est bien, je n’aurai plus à revenir encore et encore à ce puits de Jacob, à ce puits religieux qui me laisse sur ma soif. » Par cette conversation, Jésus cherche à ouvrir en elle, et en nous, la source vive de la bénédiction. Nous faire découvrir que nous avons en nous des capacités extraordinaires de « donneurs d’eau »!

Alors comment pouvons-nous faire jaillir cette source? Eh bien, nous pouvons commencer par parler entre nous de nos propres soifs, comme le fait la femme en discutant avec les gens de son village. En ce temps où le coronavirus nous fait passer par de nombreuses incertitudes, par des cloisonnements, par des émotions diverses, l’occasion est belle de nous dire ce que sont nos réelles soifs. Nous pouvons réfléchir à notre foi, à sa place dans nos vies quotidiennes. Pas besoin pour ça de « monter dans les hautes sphères »! C’est simple comme la conversation de Jésus et la Samaritaine. Nos paroles, chers amis dans la foi, ne sont pas un enseignement sur Dieu, elles sont un témoignage. Le témoignage d’une conversation qui renvoie au Christ, qui lui-même renvoie à Dieu, c’est à dire à la source qui peut jaillir en nous.

 

 

 

 

 

 

 

 

© Ruth et Marcel Martin